Une boutique en ligne qui vise l’Afrique du Nord finit toujours par poser la même question : faut-il l’arabe, et qu’est-ce que ça coûte ?
La réponse à la première est presque toujours oui. La réponse à la seconde surprend, parce que le coût n’est pas là où on l’attend. Ce n’est pas la traduction qui est chère. C’est ce que l’arabe fait à tout le reste.
L’arabe ne traduit pas la page, il la retourne
C’est le point que les devis oublient le plus souvent.
L’arabe s’écrit de droite à gauche, et cela ne concerne pas seulement le texte. La mise en page entière s’inverse. Le logo passe à droite, le menu à gauche, le fil d’ariane se lit dans l’autre sens, les flèches pointent dans l’autre direction, la barre de progression du tunnel de commande se remplit à l’envers.
Sur un site vitrine, c’est une gêne. Sur une boutique, cela touche tout ce qui compte : le panier, l’étape suivante, le bouton de retrait d’un article, la jauge de stock, le sélecteur de quantité.
Techniquement, le mal vient d’une habitude. Une feuille de style écrite avec des marges « à gauche » et « à droite » ne se retourne pas toute seule. Il faut avoir raisonné en début et en fin de ligne, dès le premier écran. Repris après coup sur un site existant, c’est un chantier ; posé d’emblée, c’est gratuit.
Une exception, et elle est absolue : les nombres restent en lecture de gauche à droite. Un prix, une quantité, un numéro de commande gardent leur sens au milieu d’un texte inversé. C’est le seul endroit où il ne faut rien retourner — et l’un des rares points qu’aucune relecture non arabophone ne détecte.
Les adresses : traduites, pas préfixées
Deuxième décision, et elle ne se rattrape pas.
Le réflexe est de préfixer : le même identifiant de produit, précédé du code de langue. C’est simple, et c’est un gâchis. L’adresse d’une fiche produit est lue par le visiteur, partagée dans une conversation, citée par un moteur — autant qu’elle soit dans sa langue.
Sur la boutique Tigmi, nous avons donc traduit les adresses plutôt que de les préfixer. Un même tapis porte trois adresses distinctes, reliées entre elles, chacune indexable dans son marché.
Cela impose une contrepartie immédiate : un intitulé qui change ne doit pas coûter son référencement. Sur une boutique, les noms de produits bougent — un catalogue vit. Chez Tigmi, l’ancienne adresse renvoie automatiquement une redirection permanente vers la nouvelle. Renommer une pièce ne la renvoie pas à zéro dans les moteurs.
C’est exactement le genre de décision qui ne se voit pas à la livraison et qui se paie deux ans plus tard.
Ce que la base de données doit prévoir
Un catalogue multilingue soulève une question que le vitrine ne connaît pas : que fait-on d’un produit qui n’a pas encore sa traduction ?
La tentation est d’afficher la version française en attendant. C’est le pire choix. Le visiteur arabophone voit un mélange de deux langues, et le moteur en conclut que la version arabe n’est pas une version autonome — nous avons écrit un article entier sur ce repli silencieux vers la langue par défaut et sur ce qu’il coûte.
La bonne règle est plus simple et plus dure : une fiche n’existe dans une langue que si elle y est complète. Le catalogue arabe compte alors moins de produits que le catalogue français, et c’est très bien. Un catalogue partiel est honnête ; un catalogue bilingue par accident ne l’est pas.
Cela veut dire que la base doit savoir distinguer « pas traduit » de « vide », et que les listes, les filtres, les compteurs et le plan du site doivent tous lire la même règle. C’est une contrainte d’architecture, pas une case à cocher.
Le référencement international, en trois lignes
Le balisage qui relie les versions linguistiques entre elles mérite un article à lui seul, et il l’a : les cinq erreurs qui annulent tout un balisage hreflang. Sur une boutique, deux d’entre elles reviennent plus souvent qu’ailleurs.
Annoncer une fiche qui n’existe pas dans cette langue. C’est la conséquence directe du point précédent : si le catalogue arabe est partiel, le balisage doit l’être aussi. Un produit non traduit ne déclare pas d’équivalent arabe, point.
Oublier que le catalogue bouge. Un site vitrine a dix pages et un balisage qu’on vérifie une fois. Une boutique en a des centaines, qui apparaissent, disparaissent et changent d’adresse. Le balisage doit se calculer à partir de l’état réel du catalogue, jamais être écrit à la main.
Le code de langue, lui, est ar — et ar-MA seulement si vous avez une raison de restreindre la diffusion au Maroc, ce qui est rarement souhaitable quand on vend aussi en France et au Canada.
Ce qui se décide avant, ce qui se rattrape après
De tout ce qui précède, la moitié se corrige sur un site existant et la moitié non.
Se rattrape : le balisage international, les redirections, les traductions manquantes, la structure du plan du site.
Ne se rattrape pas, ou très cher : le sens de lecture inversé s’il n’a pas été prévu dans la conception, et le choix entre adresses traduites et adresses préfixées une fois que les pages sont indexées.
C’est pourquoi nous posons la question de l’arabe au cadrage, même quand le client n’envisage que le français. Si la réponse est « peut-être un jour », la conception ne coûte rien de plus aujourd’hui. Si elle est « non, jamais », on gagne du temps. C’est le genre d’arbitrage qui revient dans presque tous nos projets marocains, et qui sépare une boutique qu’on peut ouvrir à un nouveau marché d’une boutique qu’il faudra refaire pour ça.